Le phénomène n’est plus marginal. À Yaoundé, plus de 2 600 logements Airbnb actifs sont visibles en ligne, avec des tarifs allant de 10 à 50 dollars la nuit selon le quartier. Dans une capitale où l’offre formelle est rare et où la pauvreté urbaine a fortement augmenté depuis 10 ans, ce chiffre est frappant.
À l’échelle du continent, l’urbanisation bat des records. D’ici 2030, un Africain sur deux vivra en ville, et 60 % en 2050. Le déficit de logement s’élargit et plus d’1,1 milliard de personnes vivent déjà dans des bidonvilles ou conditions assimilées, surtout en Afrique subsaharienne. Parallèlement, le tourisme repart fort. L’UN Tourism confirme que l’Afrique a dépassé en 2024 ses niveaux d’arrivées d’avant la pandémie, attirant une demande nouvelle pour les séjours flexibles en zone urbaine.
Ce croisement – pénurie de logements + boom touristique – transforme les locations de courte durée en Afrique centrale en une arme à double tranchant. Elles génèrent des revenus, mais risquent de faire grimper les loyers, d’exclure des locataires et d’alimenter les tensions urbaines. Pourtant, si elles sont bien encadrées, elles peuvent aussi financer les villes, rassurer la diaspora et créer des opportunités pour les professionnels locaux.
Ce que montrent les tendances actuelles
Croissance visible, encadrement léger
Les pages Airbnb révèlent déjà des volumes significatifs : 2,6K logements à Yaoundé, une centaine à Brazzaville. Des tableaux de bord comme AirROI qualifient plusieurs marchés d’“environnements faiblement réglementés”. Les annonces se multiplient, mais l’enregistrement officiel reste rare.
Le rebond touristique stimule la demande
Avec le retour des vols et des conférences, les voyageurs privilégient souvent les appartements meublés. Ils recherchent une cuisine, un générateur de secours ou davantage d’espace. Les expatriés, en particulier, font grimper la demande dans les quartiers d’ambassades et de haut standing.
Une pression croissante sur le logement
La pauvreté urbaine s’est accentuée au Cameroun : entre 2014 et 2021, elle a presque doublé dans les grandes villes. Dans ce contexte, chaque appartement qui passe du long terme au court terme pèse sur la disponibilité locative et accentue les tensions.
Les locations meublées font-elles monter les loyers ?
Débat global, réalités locales
En Europe, plusieurs villes comme Barcelone ou Athènes ont restreint les Airbnbs pour protéger les habitants. D’autres études, souvent financées par les plateformes, minimisent l’impact. En Afrique centrale, l’effet dépendra de la capacité d’application et de la rareté initiale du logement.

Un constat nouveau : la ruée vers les “meublés”
De plus en plus de propriétaires se tournent vers les “meublés” ou Airbnbs, parfois de manière improvisée. Le gain est tentant : revenus rapides et clientèle expatriée. Mais le revers est problématique : les photos publiées en ligne ne reflètent pas toujours la réalité. Certains omettent délibérément de montrer l’état des infrastructures, l’accessibilité ou l’hygiène. Faute de mécanisme officiel de contrôle, beaucoup de voyageurs découvrent à leur arrivée des conditions très inférieures au prix payé.
Cette fracture entre promesse et réalité mine la confiance et alimente les plaintes. Une idée de business crédible serait la création d’un service d’inspecteurs indépendants capables de vérifier l’emplacement, l’état du logement et l’hygiène avant la mise en ligne. Cela distinguerait les hôtes sérieux des opportunistes, tout en protégeant les clients.
Des marchés sensibles
À Yaoundé et Douala, la conversion de quelques dizaines d’appartements centraux suffit à perturber le marché locatif. À Brazzaville et Pointe-Noire, les inventaires sont plus modestes mais déjà visibles, avec des signes d’enregistrement partiel.
Régulation : ce qui existe et ce qui manque
L’Europe n’est pas un modèle à copier-coller
Zonage, quotas, amendes : ces outils européens ne peuvent être appliqués tels quels en Afrique centrale. Les administrations locales n’ont pas les mêmes moyens de suivi ni de cadastre numérique complet.
Les signaux africains
En Afrique du Sud, des discussions sont en cours sur un registre national et le partage de données entre plateformes et État. Pour l’Afrique centrale, une approche progressive – registre obligatoire, coûts faibles, règles simples – serait déjà une avancée majeure.
Options pour les villes
Imposer un enregistrement obligatoire lié au NIF et au cadastre.
Créer une checklist sécurité-hygiène (ventilation, incendie, groupe électrogène).
Appliquer une règle de résidence principale dans les zones centrales.
Signer des accords de partage de données avec les plateformes.
Affecter une taxe de séjour à un fonds logement abordable.
Qui gagne et qui perd ?
Les gagnants
Les propriétaires d’appartements bien placés, attirant des loyers journaliers élevés.
Les voyageurs et expatriés, qui recherchent autonomie et confort.
Les municipalités, si elles réussissent à capter taxes et redevances.
Les perdants potentiels
Les locataires des quartiers centraux, évincés par le manque d’offre abordable.
Les voisins, confrontés à un fort turn-over de voyageurs.
Les petits hôtels, concurrencés sur le segment “affaires + expatriés”.
Vers un équilibre
La clé n’est pas l’interdiction, mais la professionnalisation : inspection, transparence, taxation claire.
Le saviez-vous ?
Yaoundé compte plus de 2 600 logements Airbnb actifs, malgré une forte pression sur le logement.
L’Afrique a dépassé ses niveaux touristiques de 2019 en 2024, signe d’un rebond solide.
Certaines annonces à Pointe-Noire sont déjà partiellement vérifiées, prémices d’une régulation.
7 gestes pour investisseurs et pros
Cartographier la demande par micro-quartier (ambassades, business, axes routiers).
Anticiper la conformité : enregistrement, taxe de séjour, checklist sécurité.
Aménager pour la résilience : onduleur, groupe électrogène, eau propre.
S’appuyer sur des inspecteurs indépendants pour fiabiliser vos annonces.
Publier des photos réelles, montrer les défauts – la transparence paie à long terme.
Diversifier avec des baux moyens termes (missions, entreprises) hors haute saison.
Réinvestir une part des revenus dans des bénéfices visibles : éclairage, collecte des déchets.
« Le logement est un droit humain, mais l’écart continue de se creuser. Sans régulation, les villes risquent d’aggraver les inégalités. » – Rapport ONU-Habitat
« Un registre national des hôtes permet transparence et confiance, sans brider l’entrepreneuriat. » – Note de politique Airbnb
Vers un modèle durable
Les locations de courte durée en Afrique centrale ne sont pas vouées à étrangler les villes. Mais sans règles claires et sans contrôle, elles peuvent étouffer des quartiers déjà fragiles. La ruée vers les meublés pour expatriés illustre à la fois le potentiel et les dérives : un marché lucratif, mais qui peut miner la confiance si les promesses sont trompeuses.
La solution est connue : inspection, enregistrement, normes d’hygiène simples et transparence des données. C’est à ces conditions que la diaspora et les pros locaux pourront transformer le court terme en levier durable.
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